Article proposé le 15 décembre 2004

VIGNETTE CLINIQUE

Effets cognitifs d’orthèses posturales ?
Patrick Béard

     Des orthèses plantaires, proposées pour améliorer les troubles posturaux d’un enfant de huit ans, ont donné l’occasion d’observer des effets cognitifs majeurs et fortuits. Il semble utile de rapporter cette histoire clinique dans le contexte actuel de découverte d’une autre dimension des thérapies posturales, quelle que soit l’entrée manipulée.
     Ewen , 8 ans, consulte pour des troubles statiques : pied valgus bilatéral avec genu valgum, soignés sans succès par des orthèses plantaires non posturales. Des orthèses plantaires posturales sont proposées et nous constatons que non seulement elles améliorent ses troubles statiques, mais encore que disparaissent dyslexie et autres troubles cognitifs qui bloquaient le développement de cet enfant.
     Quand donc les fondamentalistes oseront-ils étudier ces phénomènes que nous observons au cours des thérapies posturales ?

Interrogatoire

    Ewen souffrait de céphalées vespérales, d’algies et de dysfonctions à différents niveaux : bras, vertèbres dorsales et lombaires, genoux, chevilles, médio- et arrière pieds.
     Ewen n’avait pas d’équilibre, il ne savait faire ni trottinette, ni vélo ; il était déséquilibré à la marche.
     Ses dents ne sortaient pas. Il était petit, trop petit pour un enfant de son âge, et se faisait embêter par ses camarades de récréation au point d’être devenu la « tête de turc » des plus grands.
     Il dormait mal, faisait des cauchemars, était rapidement fatigable. Gaucher et dyslexique, sa dyslexie l'avait conduit en classe de soutien. Il avait de grosses difficultés de mémorisation, apprendre une poésie de quatre vers par cœur lui était impossible, il l’oubliait immédiatement. Distrait, passif, il parlait peu, jouait peu, était toujours assis devant la télévision.

Histoire familiale

    Ewen a vécu plusieurs événements traumatisants depuis l’âge de 4 ans lors de disputes familiales, en particulier entre ses parents, qui ont abouti à leur divorce. Sa mère vient de faire une forte dépression, accompagnée de troubles obsessionnels compulsifs, alors le père a la garde de son fils. Conscient de la situation, ce père a pris fermement les choses en main ; il s’est entouré du staff médical et juridique habituel en pareil cas: médecin généraliste, pédopsychiatre, médecin scolaire, médecin de la DASS ainsi qu'une orthophoniste. Il est visiblement très attentif à son fils ; avec sa nouvelle femme, ils entourent Ewen d’attention, de compréhension et se battent pour améliorer son état. Comme le père est professeur d’arts martiaux, il comprend bien le discours postural. L’entente avec la mère d’Ewen semble également bonne, elle était présente lors de l’examen ainsi que la nouvelle épouse de son père. Nous sentons bien que tout est fait dans l’intérêt d’Ewen, mais les résultats sont plutôt décourageants. Le père espère qu’un traitement par orthèses plantaires corrigera la malposition des membres inférieurs de son fils et améliorera ainsi son équilibre.

Bilan stabilométrique

    Avec et sans les anciennes orthèses plantaires, les surfaces des statokinésigrammes d’Ewen sont généralement supérieures à 800 mm2 en situation yeux ouverts, et supérieures à 1.000 mm2 en situation yeux fermés. Nous notons également l'existence d'une inversion importante du quotient du Romberg (surface en situation yeux ouverts :1.274 mm2, surface en situation yeux fermés : 911 mm2). Le centre de pression est positionné à gauche et très en arrière, au-delà de – 40 mm. Les longueurs dépassent les critères de normalité, les vitesses, écarts-types de la vitesse et le LFS sont très élevés.
    Lorsque des orthèses plantaires adaptées sont mises en place, nous mesurons immédiatement un début de normalisation matérialisé par une régression sensible du paramètre de surface qui revient à 450 mm2 en YO et 826 mm2 en YF (rappelons que chez l’enfant de 8 ans, la valeur moyenne normale de la surface est de 215 mm2 en YO et de 332 mm2 en YF).

Évolution sous traitement par orthèses plantaires

    À l'occasion d'un bilan de contrôle réalisé après le deuxième mois de traitement, nous apprenons —comme prévu— la disparition totale des douleurs et l’amélioration notable du comportement postural d’Ewen : il s'est mis à faire de la trottinette tout seul après une semaine d’adaptation à ses semelles, puis, quatre jours plus tard, du vélo.
    Mais nous apprenons aussi par son père qu’à l’école tout va beaucoup mieux : les notes d’Ewen sont désormais comprises entre 15 et 20, il a retrouvé une bonne faculté de mémorisation, il est maintenant premier de sa classe ! Dans la cour de récréation, il répond et se défend, verbalement et quelque fois physiquement, contre les enfants qui l’embêtaient ; il ne veut plus regarder la télévision mais sort jouer avec ses camarades d’immeuble, il court sans tomber, commence à mentir à son père quand il est rentre en retard de l’école. Les cauchemars ont disparu, Ewen dort bien maintenant, il n’est plus fatigué, ses dents commencent à sortir, même l’aspect de ses cheveux a changé. Ewen est devenu un enfant comme les autres. Comme ses jambes sont couvertes de bleus dus à des coups de pédales de son vélo, son père a été convoqué par le médecin de la DASS parce qu’il avait cru que le père battait son fils ! La maîtresse se plaint de l’attitude « agressive » d’Ewen envers les autres enfants, ceux qui le frappaient auparavant. Le père et sa nouvelle compagne sont ravis de ces changements, mais… pas très habitués à gérer un enfant si plein de vie !
    Nous notons également un phénomène étrange : Ewen n’a absolument pas conscience du changement psychologique qui s'est produit en lui.
    L’examen stabilométrique réalisé à deux mois montre, dans toutes les conditions d’examen, une stabilisation de la réduction des surfaces, comprises entre 350 et 500 mm2 en YO, entre 640 et 1.000 mm2 en YF. Le Quotient du Romberg est systématiquement normalisé. Les positions en X sont systématiquement à gauche, comprises entre -3 et 0, les positions en Y sont normalisées. Vitesse et LFS restent élevés, mais les écarts types de la vitesse sont diminués.

Discussion

    Rien dans cette observation ne permet de dire que ce sont les orthèses qui ont guéri la dyslexie !… Il est très vraisemblable que les transformations du milieu familial ne sont pas étrangères à cette évolution de l’enfant : «enfin, il se sentait bien en famille». Mais nous devons reconnaître aussi que : «enfin, il se sentait bien dans sa peau» à cause de ces orthèses, car nous n'avons pas attendu le «cas d’Ewen» pour apprendre que les orthèses plantaires posturales améliorent le contrôle de la posture.
    Cependant ce modèle de thérapie cognitive par le «confort» de l’enfant n’explique pas grand chose !… De plus, dans tous les cas d’amélioration de dyslexies par une thérapie posturale, le facteur familial n’est pas constamment présent… Ce qui est constamment présent par contre c’est «l’effet Poincaré» qui évoque une intervention minime, mais directe, des thérapies posturales dans le traitement de l’information.
    Malheureusement, pour le moment, aucune équipe de fondamentalistes n’ose se « mouiller » dans une étude des thérapies posturales tant reste vivante la malédiction proférée par Claude Bernard contre les phénomènes qui ne sont pas conformes à la raison du XIXe ! En médecine, «l’effet Poincaré» reste encore suspect, il «sent le soufre», jusqu'à quand ?