Toi, je ne Te nommerai pas.
Je dirai seulement «Toi», pour bien souligner ce qui importe. Dire «Toi», c’est appeler le «Moi», le «Toi et Moi», le «Toi et Nous», sans se soucier du reste. Peu importe Ton nom, du moment que Tu es Toi, celui qui me/nous convoque à vivre avec.
Toi, d'ailleurs, je ne Te nommerai pas aussi parce que Ton nom a trop servi de poubelle au cours de l’Histoire. Çà pue du côté de Ton nom, tellement des générations de femmes et d’hommes y ont jeté les détritus de leurs phantasmes.
Ton nom est un nom pourri, alors je ne l'utiliserai pas.
Les grands prennent la parole, eux, mais monsieur tout le monde, lui, il cause. Causer c’est banal, tout le monde a le droit de causer... Je l’avais déjà remarqué quand j’allais à l’école, même les balayeuses de rue causaient… Celles qui règnaient sur la rue Vauban et sur la rue de l’amiral Roussin, lorsqu’elles arrivaient aux frontières de leurs territoires, à l’angle de la rue Vauban, elles s’arrêtaient de balayer pour tailler une bavette, tout en s’appuyant sur le symbole de leur autorité. Même qu’elles n’arrêtaient pas de causer pour faire pipi, elles écartaient les jambes et un petit ruisseau dégoulinait sur le trottoir qu’elles poussaient discrètement d’un petit coup de leur balai de bouleau vers la rigole du caniveau. Elles ne parlaient pas, elles causaient... non des théories marxistes ou keynésiennes, mais des événements : la Juliette qui a perdu son petit chien-chien adoré, ou le François qui va se faire opérer…. On cause de tout ce qui se passe, de tout ce qui s’est passé. Et en échangeant autour des événements, quelque chose arrive comme un travail de compréhension. Ce qu’en disent les autres m’aide à penser l'événement, à l'intégrer dans mon histoire.
Causer de Toi n’est pas vivre avec Toi, c’est causer de l’événement Toi. Tu es un personnage historique, Tu appartiens à l’Histoire universelle, Tu fais partie de notre histoire… Alors tout le monde a le droit de causer de Toi.
Aujourd’hui, on ne cause pas des événements d’avant-hier comme on en causait hier. On a appris des choses, depuis. On en sait davantage. On en a causé, aussi… ce qui a changé notre façon de voir. Alors aujourd’hui est un autre jour, pas question d’y causer comme hier !
Et l’événement se prête bien à ce flux temporel car il reste toujours le même, lui, ce qui change c'est notre jugement.
Pire, les événements portent en eux des questions, ils suscitent par eux-mêmes le mouvement de notre pensée. Tout le monde cherche, plus ou moins, à comprendre ce qui se passe ; pourquoi la crise financière, pourquoi le réchauffement climatique, etc. Alors l’Histoire nous ballote d’événement en événement et par là, elle nous contraint à penser différemment. Aujourd’hui est un autre jour, pas question d’y penser comme hier!
Causer de Toi aujourd’hui est donc dire des choses éphémères, sans grande importance puisque demain déjà elles seront dépassées, elles ne serviront plus à rien, enfin… à rien d’autre qu’à avoir été dites.